En noir et blanc. 

Plus je vieillis, plus je me dis que finalement, il n’y a rien à comprendre. La vie fait ce qu’elle veut, à nous de nous en accomoder, quoi qu’il nous en coûte. 

Voilà plus d’un an que j’ai repris goût au dessin, aux couleurs qui éclatent, aux aquarelles qui veulent sublimer des croquis à l’image d’Iris. Au fil des mois, un livre a pris forme, doucement, timidement, jusqu’à ce que je me sente prête. 

Et c’est à l’étape finale que j’ai découvert qu’Iris ne les voyait plus, les couleurs. 

Autant vous dire qu’apprivoiser l’ironie est un peu plus compliqué que ce que je n’imaginais. Au début, j’ai un peu fait comme si c’était difficile mais pas trop parce que bon, “on le savait”. Quelques jours plus tard, j’ai admis que c’était très douloureux. Aujourd’hui, je vous avoue que c’est compliqué de ne pas m’effondrer. 

Certains jours, il y a la colère, totalement injuste, envers les autres, donc envers vous aussi.

Parce que pour vous c’est juste une nouvelle, que pour nous c’est un nouveau séisme.

Parce que pour vous c’est évidemment moins grave que pour nous, comme toujours, comme souvent, et c’est normal. Iris n’est pas votre fille. Je sais que c’est absurde, mais je voudrais parfois que vous preniez ma place pour ressentir un peu de la peine, la mienne, celle qui est impossible à partager. Même avec mille mots. Même avec mille dessins. 

Je vous rassure, je ne vous en veux pas vraiment, c’est juste une phase dans le processus, comme une révolte contre le monde entier.

J’ai peur de m’être enfermée dans un rôle trop grand pour moi. Celui de la mère solide, optimiste, enthousiaste, mieux que ça, même, la mère résiliente, qui fait surgir du handicap de la créativité. 

J’ai peur d’avoir un peu trop appris à me taire sur les difficultés depuis que j’ai compris que les bons mots d’Iris étaient plus faciles à partager que le reste. Que ça rassurait, sans doute. 

C’est vrai, Iris est brillante. Elle est drôle, tendre, attentionnée. Tout comme elle est autiste, handicapée moteur et quasiment aveugle. On me dit souvent que le positif équilibre les choses. Équilibrer, c’est le mot. Mais ça n’efface finalement rien, ni la peur, ni les pleurs, ni le sentiment d’impuissance auquel je suis confrontée tous les jours, comme une boule dans la gorge que jamais je n’avalerai. 

Joubert a fait de moi une sorte de Sisyphe. N’y voyez là rien de glorieux.. A chaque étape de la maladie d’Iris, c’est la même histoire: je tombe, je me relève, je pousse la douleur, je la tords suffisamment pour la ranger dans un coin, avec les précédentes. 

Je me force à me rappeler que je suis capable de traverser ça aussi, en portant Iris sur mes épaules, histoire de la protéger encore un peu. 

J’aimerais avoir la solution, après toutes ces années, pour mieux accepter. Je vais continuer à chercher, mais je suppose que cela passe par ne plus avoir honte d’admettre que j’éprouve des tourbillons d’émotions qui me donnent l’impression de boire la tasse. 

Quand on boit la tasse, il faut recracher. C’est ce que je fais ici. 

Nous sommes dimanche soir.

Iris a encore perdu les couleurs. 

J’ai écrit un livre.

Finalement, rien n’est tout noir ni tout blanc.  

Tout est doux-amer. Et comme dit Iris, « ce n’est pas dramatique ».

Publié par Camille

Je suis la Maman d'Iris et j'ai décidé de prendre la plume, ou en l'occurrence les touches, pour vous faire partager notre quotidien.

4 commentaires sur « En noir et blanc.  »

  1. Bonjour

    Cela fait du bien d avoir de vos nouvelles, positives ou négatives, le chemin n est pas toujours droit mais après le tournant une autre découverte pour vous deux, décharger sa douleur fait du bien aussi et je crois qu on est là aussi pour être à votre écoute. 😚😚😘 à toute les deux

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  2. Bonjour Iris, bonjour Camille,

    J’ouvre rarement ma boîte mail privée… et puis, parfois, un message bouleverse le silence. Le vôtre.
    Toujours cette appréhension en te lisant, comme si chaque mot allait me heurter…
    Et pourtant, chaque ligne réveille surtout une joie profonde : celle de vous savoir là. Ensemble. Debout.

    Je viens de commander ton livre, Camille. Ce morceau de vous que tu nous offres.
    Un fragment d’Iris, une part de toi, un cri d’amour que je suis impatient d’accueillir.
    Ce livre aura une place particulière dans notre maison, dans nos cœurs.

    Théo et Muriel vous embrassent tendrement.
    Et moi, j’espère de tout cœur qu’un jour, la vie nous offrira le privilège de vous rencontrer.

    Avec toute mon affection,

    Olivier

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    1. Bonjour Olivier,
      Cela fait du bien de te lire aussi. Je suis heureuse aussi de savoir que tu es toujours là, comme une présence sur laquelle je peux compter depuis des années même si nous ne nous sommes jamais rencontrés.

      Je reste persuadée que nous pourrons le faire bientôt.

      J’espère que ce petit livre te plaira…
      En attendant, rassure-toi, on tient le choc. J’espère que vous aussi.

      Je vous embrasse tous les trois bien fort,

      Camille

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