En quête de sens.

J’ai repris le travail. Je n’ai plus le temps d’écrire. J’ai le nez plongé dans mon ordinateur, les yeux rougis à la fin de la journée, et Iris rentre. Ça recommence le lendemain. Et le surlendemain.

L’usure, au fil des jours. Les réveils de plus en plus difficiles. Et pourtant continuer, assister aux réunions en visio, tenter de bien faire mon travail pour au moins me dire que je suis capable, que je ne suis pas bonne à rien ni inutile à la société. Être fatiguée le soir, attendre le coucher d’Iris parfois avec impatience.

Nous vivons dans un monde qui marche sur la tête. Je ne sais pas ce qui nous a amenés ici.

Nous ne vivons pas, en réalité. J’écris cela en sachant que je suis une privilégiée : j’ai une bonne situation. Mais même le savoir ne me sauve pas de l’angoisse. L’argent est au centre de tout, avec le travail. Il ne s’agit plus de s’épanouir en tant que personne mais en tant que travailleur. La preuve en est que chaque fois que je suis en arrêt, on me dit que reprendre le travail me ferait du bien. Si mes employeurs sont très compréhensifs, c’est la société qui fait son travail de pression incessante. Je travaille donc je suis, et surtout, surtout que je ne m’avise pas de penser plus fort que les autres.

Je regarde autour de moi, j’écoute. Tout le monde est pris au piège. En cette période de Covid, c’est pire. On nous parle d’hospitalisations, de morts, de contaminations, de fermetures, de chômage, de crise à venir, encore une. On nous brandit la menace d’un avenir encore plus noir. Et nous tremblons, englués dans notre anxiété, accrochés à nos outils technologiques qui nous noient d’informations inutiles.

Entre Iris et le travail, je n’ai plus le temps d’exister. Mais qu’importe, puisqu’il le faut. Alors se mettre en pilote automatique et gommer ce qui dépasse.

Et pourtant, cette envie de vivre. Cette envie de prendre le large, souvent, de prendre le temps, regarder la mer, écouter la forêt, sentir que j’appartiens à la terre plutôt qu’au monde. Respirer, sans masque, respirer et sentir ma fille près de moi.

Vivre et se sentir vivant. Apprendre à faire de nos mains. Un feu. Un potager. Une cabane, même ?

J’ai oublié de vous prévenir : je suis idéaliste, ce qui n’est pas vraiment compatible avec le monde dans lequel nous survivons. Je ne cherche pas à vous convaincre. Juste à partager, sans doute avec l’espoir que quelqu’un me dise que je ne suis pas seule.

Quand Iris est née, je n’avais le droit qu’à deux mois de congé maternité car j’avais pris un arrêt avant sa naissance. Il a fallu ensuite prendre un congé parental, être moins payée si je voulais passer du temps avec ma fille. À trois mois, c’est la crèche. Trois mois de vie. C’est pour tout le monde pareil, me direz-vous. C’est vrai. Mais il n’empêche que nous laissons nos enfants, nos nouveau-nés, toute la journée, pour aller travailler. Et nous trouvons cela normal, parce que c’est comme ça, parce que nous n’avons pas le choix, parce que nous ne sommes pas que parents, parce qu’on nous a fait croire que nous serions plus épanouis en quittant la maison, en quittant nos enfants. Tant pis si en rentrant nous sommes fatigués et impatients. Tant pis si nous ne voyons les êtres qui nous sont les plus chers que deux jours sur sept. Et après, il y a l’école, avec les vacances scolaires durant lesquelles il est nécessaire de trouver un endroit pour caser ces enfants dont nous ne pouvons pas nous occuper. L’école, pour avoir un bon travail.

Il faut bien gagner sa vie.

Gagner sa vie. Cette expression est aussi claire que triste. Gagner sa vie, c’est gagner de l’argent. Ce n’est pas être heureux, connaître le nom des arbres, prendre soin de nos autres, rire, accueillir ses émotions sans honte ni crainte, passer du temps avec ceux que nous aimons. Non. Au final, tu as gagné ta vie quand tu as gagné de l’argent. Sinon, tu perds ?

Je veux bien gagner ma vie, à condition qu’on me laisse une chance de reconquérir mon existence.

Je m’égare en tournant en rond. Je n’ai jamais eu un bon sens de l’orientation.

Pourquoi ce texte aujourd’hui ?

Parce que je pense à tous ces parents dont les enfants ont encore plus besoin que les autres. À tous ces parents qui travaillent et jonglent entre travail et handicap au détriment de leur santé. À tous ces parents qui ont dû arrêter de travailler et qui ne peuvent que difficilement joindre les deux bouts. À tous ces parents à bout de souffle qui n’existent plus. À tous les parents, en fait.

J’ai envie de vivre, de vivre vraiment. Si possible avant mes 75 ans. De profiter d’Iris. D’être disponible pour elle et ceux que j’aime. Physiquement. Mentalement. Émotionnellement. Ne plus jamais être impatiente de mettre ma fille au lit, mais à la place savourer pleinement sa présence le soir, parce que je sais que chaque moment est précieux.

Parce que nos existences sont fragiles.

Parce que j’espère qu’un jour on remettra le monde à l’endroit.

Publié par Camille

Je suis la Maman d'Iris et j'ai décidé de prendre la plume, ou en l'occurrence les touches, pour vous faire partager notre quotidien.

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